A la Découverte du Monde

Switch to desktop Register Login

Articles

Culture de Guerre

Culture de guerre

Comment définir « la culture de guerre » ?

On pourrait définir la culture de guerre comme la combinaison de plusieurs éléments. Pendant la Grande guerre il y a une construction d’un imaginaire de l’opinion publique par rapport à la situation.

La figure de l’ennemi  est un élément fort de cette culture, avec une évolution au fil de la guerre.

La mort est la grande préoccupation du soldat et de sa famille. Elle est accompagnée de souffrance, de désespoir et de deuil.

Le travail de mémoire se fait à plusieurs niveaux : souvenir des disparus, commémoration du groupe, …

Un travail de représentation national entre en ligne de compte. Véritable outil de propagande, l’Etat affirme un certain nombre de valeurs  dans les représentations de la guerre.

Le concept de « la culture de guerre » (au singulier) a été théorisé par Stéphane AUDOIN-ROUZEAU, Annette BECKER. Lors du colloque de Montpellier (1998, publié en 2002), Stéphane AUDOIN-ROUZEAU fait de la culture de guerre un agent de totalisation progressive du conflit. Ce ne serait pas la guerre qui nourrirait la culture de guerre, mais la culture de guerre qui déterminerait le déroulement de la guerre.

Les éléments essentiels de la culture de guerre sont la violence, l’encouragement de la haine et la perte des repères de la civilisation. La première guerre mondiale a installée une violence au delà de toute limite. On tire sur des blessés et des brancardiers, on ouvre les lettres intimes du soldat,  et surtout on invente sans cesse de nouvelles façons de tuer.

 

La Grande Guerre se caractérise par des combats d’une violence extrème mais aussi d’une violence du quotidien quasi permanente. Les conditions de vie du soldat sont traumatisantes et surtout la situation dure quatre ans.

Une véritable culture de guerre, ou peut être ce qu’il faudrait appeler une culture du front, se forme. Les historiens se demandent si cette culture s’est imposée aux soldats ou si eux mêmes ont constitués le ciment de cette culture. La ténacité des soldats étonne face à la dureté de la situation.

Les historiens se divisent entre les tenants de la thèse du consentement et  ceux qui estiment que les soldats ont été contraints.

1- la thèse du « consentement »

C’est avec l’école de Péronne, autour de Stéphane Audouin-Rouzeau et de Annette Becker que s’est structurée cette « école ».

Cette thèse est aujourd’hui majoritaire dans les milieux scientifiques et universitaires.

L’hyper violence n’a pu être affrontée, spécialement par soldats français, que grâce à un « consentement très général » et à l’expression d’un « patriotisme défensif » (tous les pays ont le sentiment d’être attaqué) lié à une forte haine de l’ennemi et au désir de protéger la famille et les « petites patries ». Cette attitude a été entretenue par l’action des autorités politiques, religieuses, scolaires, municipales ainsi que par la presse. Ce consensus est interprété comme une adhésion forte. Ce consentement, à la fois des civils et des combattants, est une des clefs de lecture essentielles de la culture de guerre. Toutefois, à partir du second trimestre 1916 (avant même année 1917) apparaissent des signes d’usure ou d’affaiblissement du consensus consécutifs aux affrontements meurtriers de Verdun, de la Somme et aux échecs des armées russes.

Pour les historiens de l’école du consentement les signes d’acceptation sont nombreux. On note d’abord la faible part de déserteurs dans les armées au moment de la mobilisation mais aussi lors des épisodes les plus rudes du conflit. Les historiens relèvent également une autocensure dans les courriers des soldats qui surprend.

2- la thèse de la « contrainte »

Elle est représentée par Rémy Cazals et Frédéric Rousseau.

Cette thèse est largement représentée dans les médias.

Pour les historiens de cette thèse, le poilu est obligé de pratiquer la guerre, c’est donc une contrainte. Les soldats redoutent la surveillance des officiers et des sous-officiers (ex. des sergents « serre-file »,  qui d’après de règlement militaire doivent tirer sur tout soldat refusant de monter à l’assaut), des gendarmes de la zone des armées. Les mutilations jugées volontaires sont très durement réprimées par les conseils de guerre. Les soldats sont habités par la peur et la frustration sexuelle. Selon Frédéric Rousseau, ce sont des « hommes sous oppression », « improbable sentiment national », pas de patriotisme défensif mais la crainte de la répression comme moteur des comportements militaires et « culture du troupeau ». Les soldats n’auraient donc le choix qu’entre les balles de l’adversaire et celles de leur propre camp. Certains vont jusqu’à employer la notion de « totalitarisme militaire ». Frédéric Rousseau reconnaît l’existence de l’importance de l’esprit de corps (solidarité des groupes restreint = groupe primaire de combat) renforcé par les rituels militaires. Il en résulte un sentiment de destin commun avec l’ennemi (non de la haine) : ex. des soins réciproques donnés aux blessés. Pour Rémy CAZALS, la plupart des soldats sont des gens ordinaires qui restent marqués par les représentations du temps de paix et pensent encore en civils à des préoccupations liées à leur métier, leur famille, leur village, leurs amis.

François COCHET ne nie pas la dimension de contrainte (voir tous les règlements militaires) mais la relativise et la comprend en fonction du contexte :

-  6000 gendarmes sur le front par rapport aux millions de soldats ne constitue pas une contrainte suffisante ;

-  les « sergents serre file » vivent au contact de leurs hommes, il est donc dangereux pour eux de s’en désolidariser (attention à la « balle perdue » pendant les combats) ne sont pas une contrainte essentielle même si selon Nicolas OFFENSTADT, de nombreux témoignages «attestent cependant de l’efficacité du discours disciplinaire ».

 

3- La haine dans la représentation de l’ennemi

L’ennemi est montré comme un être immonde, un barbare sans civilisation ni humanité.

On trouve plusieurs clichés de l’ennemi :

-       D’abord on montre de l’ennemi un coté bestial

En 1915, le Docteur BERTILLON défend l’idée que les Allemands ont une odeur spéciale que les Français ne peuvent supporter, que cette odeur est due au fait qu’ils ne maîtrisent pas leurs instincts et que la peur ou la colère provoque chez eux la sécrétion exagérée d’éléments malodorants.

Emile DURKHEIM (1858-1917, un des fondateurs de la sociologie) postulait l’existence «d’une mentalité allemande» pour expliquer les exactions allemandes en France et en Belgique de l’été 1914.

- La guerre juste

La propagande véhicule un image de guerre juste contre un ennemi qu’il faut abattre. Il en va de l’interêt de la Nation toute entière. C’est presque une croisade qui se met en place. Stéphane AUDOIN-ROUZEAU estime que cette culture de la haine a nourri « une pulsion exterminatrice ».

-       Propagande, bruit et rumeur

Une vaste propagande soutient les clichés populaires. On parle d’ailleurs d’un « bourrage de crane » pour désigner cette forme de culture. Un débat existe parmi les historiens pour déterminer si cette propagande vient d’en haut, c’est à dire si elle est décidée par l’Etat major et les politiques ; ou si cette propagande s’est installée par rapport aux clichés du peuple.

On trouve par exemple des rumeurs folles dès 1914 – 1915 pendant la campagne de Belgique. Des rumeurs circulent pour annoncer que les allemands coupent les mains des enfants. Souvent la propagande véhicule l’image du Hun, ou du « boche » violeur et pilleur.

La culture de la haine rencontre toutefois une limite certaine avec les cas de fraternisation, notamment à Noël 1914. D’autre part tous les soldats n’ont pas tués ni utilisés leur arme. On estime que ¼ des soldats seulement ont tirés.

4-    La brutalisation des sociétés

Concepts/ notions forgés par George MOSSE et repris par Annette BECKER et Stéphane AUDOIN-ROUZEAU.

La notion de « brutalization », traduite par « brutalisation » ou « ensauvagement » (Annette BECKER) est fondatrice en matière de violence (caractère massif des pertes, modalités, acteurs dont civils), la brutalisation désigne la contagion des sociétés des pays belligérants en temps de paix par des habitudes, des pratiques de violence contractées sur le champ de bataille lors de la première guerre mondiale. La violence de guerre « envahit toute le sphère politique » (MOSSE), ce qui permet l’émergence du nazisme. Processus de « totalisation de la guerre » (plutôt que « guerre totale ») et modification en profondeur des sociétés.

Cette brutalisation produit, selon G. MOSSE, une acceptation de la mort de masse (et non une révolte / elle). Pour cela, trois processus complémentaires ont permis de l’apprivoiser :

-       la mort est naturelle

-       la glorification de la mort par les monuments aux morts

-       la banalisation du mort, dans l’art des tranchées par exemple

 

 

La brutalisation est à prendre au sens premier des hommes confrontés à la brutalité et rendus plus brutaux par la guerre. Les arguments donnés par ces historiens sont les suivants. La brutalisation des combats s’illustre par un seuil de violence qui a été dépassé pendant la Grande Guerre (puissance du feu, disproportion entre les moyens de tuer et ceux de se protéger, nombre et gravité des blessures infligées aux combattants), par l’extension du champ de bataille (la Somme, c’est dix fois la superficie de Waterloo) ; par la durée des combats qui remet en question le modèle de la guerre occidentale défini dans : le modèle de la guerre occidentale défini par V.D.Hanson (le modèle occidental de la guerre, la bataille d’infanterie dans la Grèce classique,1990) comme une suite d’affrontements brutaux mais brefs.

La brutalisation frappe également les civils. C’est un aspect nouveau, sur lequel l’historiographie classique avait peu insisté, contrairement à celle de la Seconde Guerre mondiale. On constate la violence sur les voies d’invasion : les Russes en Prusse orientale, les Austro-Hongrois en Serbie, les Allemands en Belgique et dans le Nord et l’Est de la France où 6000 civils sont assassinés. De nombreux actes de mutilation sont aussi relevés (mutilation du visage et des organes génitaux, mains coupées). Ces actes peuvent être interprétés comme une façon pour les soldats de s’affranchir de leur propre peur. Ce sont néanmoins des actes de barbarie qui alimentent aussi tout un ensemble de « fausses rumeurs » destinées, si besoin en est encore, à diaboliser l’ennemi. Le sort des occupés (réquisitions, prises d’otages, travail forcé, déportation des femmes de Lille en 1916) procède d’une logique de totalisation de la guerre. Le phénomène concentrationnaire apparaît (camp de Holzminden en Prusse orientale qui regroupe des prisonniers militaires et civils). Le génocide des Arméniens est perpétré par les Turcs en 1915 et 1916.

Tous ces aspects nous montrent qu’il y a vraiment une porosité entre l’espace civil et militaire. Cette brutalisation des sociétés déboucherait sur la genèse d’une véritable « culture de guerre ». Cette vision des choses va évidemment heurter la mémoire pacifiste du conflit.

 

Selon Antoine PROST, présence à la fois de contrainte et de consentement, il faut rejeter toute explication univoque car tous les poilus n’ont pas toujours et partoutréagidelamêmefaçon. Rejetd’unemêmevisionpourtoussoldats,detoutesles nations et sur l’ensemble du conflit. Pour sa thèse sur les Anciens combattants de 1919 à 1939, Antoine Prost a été amené à recueillir de très nombreux témoignages d'hommes qui ont combattu entre 1914 et 1918. Pour lui, il n'y a pas de "combattant européen" (Frédéric Rousseau), mais des expériences différentes d'un pays à l'autre, en fonction des réalités vécues dans chacune de ces sociétés. En fait, pour Antoine Prost, il faudrait parler de « cultures de guerre » au pluriel (selon front / arrière, selon les cultures nationales) et la première guerre mondiale est plutôt la dernière guerre du XIXème, elle marque la fin du cycle des nationalismes. Le concept de "guerre civile européenne" qui évacue la dimension nationale interdit absolument de comprendre pourquoi la guerre a eu lieu. En outre, il faut être prudent à propos de la brutalisation ; pour lui, la 1GM n’a pas transformé les hommes en brutes.

 

Pour R. Cazals et F. Rousseau, la culture de guerre est exagérée, la culture de paix est occultée car A. Becker et S. Audoin-Rouzeau ne s’appuient pas sur les témoignages des combattants mais sur ceux des élites et en font une généralisation abusive. La notion de culture de guerre est aussi mise à mal par le thème des fraternisations largement médiatisé par le film de C. Carion : Joyeux Noël. Mais, là aussi, il ne faut pas généraliser. Les fraternisations ont bien existé mais restent isolées, comme le montre M .Ferro (Frères de Tranchées : le dernier tabou de 1914).

 

5-    Une culture du combat

D’autres éléments culturels accompagnent le soldat dans son quotidien. On en retrouve des traces écrites dans les ouvrages de Maurice GENEVOIX, Marc BLOCH ou E. MARIA REMARCHE :  la « professionnalisation » progressive des combattants. C’est à dire le « réflexe du chasseur » : les soldats survivants aux combats acquièrent de l’expérience (avant réservée aux seuls professionnels de la guerre), ils apprennent à mieux se protéger (« ficelles » pour survivre plus probablement aux combats). On a aussi tout un panel de «béquilles» pour le combattant: alcoolisation des combattants («le pinard »), importance du moment de l’écriture du courrier = évite la coupure totale entre le front et l’arrière, contournement (maladies), décorations, importance des solidarités régionales, foi....

Existence de différentes temporalités au front : combat lui-même, poches d’oubli » entre les combats = service en campagne, entraînement et travail. Cela permet au soldat de se reconstruire partiellement entre 2 combats.

6-    LA Grande Guerre : un événement matriciel ?

 

Selon L.G. Mosse, la Grande Guerre aurait « accouché » des totalitarismes du XXe siècle. Cette thèse est reprise dans le Passé d’une illusion, essai sur l’idée communiste au XXe siècle, F. Furet, 1995. L.G. Mosse fait le constat de ce lien à partir de l’étude de trois « terrains » : la Russie (les atrocités de la Révolution et de la Guerre civile prolongent la Grande Guerre), l’Italie mussolinienne et l’Allemagne nazie. Il développe les arguments suivants.

• La mobilisation de la société en guerre aboutit à la notion d’Etat total chez Mussolini. Le combat forge « un modèle viril moderne » qui sert de référence à l’idéal fasciste et nazi.

• La Grande Guerre a banalisé la violence et a marqué les psychismes (les hommes sont devenus plus brutaux). De plus, la violence exercée sur les civils s’est faite en toute impunité ; le souvenir de cette violence n’a pu être perdu.

• Cette approche est fortement nuancée par A. Prost dans sa thèse sur les anciens combattants, 1977. Il montre que leur action politique a été fondée sur des valeurs morales forgées par l’expérience de guerre. De plus, la France ne bascule pas dans le totalitarisme. Une même expérience combattante n’aboutit pas à une même trajectoire politique.

Ces nouvelles problématiques alimentent de très vives polémiques entre le groupe de l’Historial de Péronne et le Collectif de recherche international et de débat sur la guerre 14-18 (CRID 14-18) organisé autour des historiens R. Cazals et F. Rousseau.

Sécurité du site Web Copyright © 2010-2013 CULTIVOO -|- A la Découverte du Monde -|- Sécurité du site Web

Top Desktop version